Un caveau au Père Lachaise
En voilà un sujet passionnant, surtout pour ceux qui aiment flâner dans les cimetières et lire les traces laissées sur les monuments funéraires.
Quand on évoque ces traces, donc les souvenirs laissés au vu et au su de tous, ce qui est moins connu est le pourquoi et le comment de ces traces.
La trace est souvent ce qui a été convenu avec le marbrier, sculpteur, graveur etc… mais aussi ce qui est le résultat de l’usure du temps et des dégradations faites par les visiteurs.
Quand on parle de dégradations, je pense en particulier au monument d’Oscar Wilde qui finalement a dû être protégé des fans par des vitres protectrices de deux mètres de haut en 2011.
Une autre sépulture au Père Lachaise, celle de Victoir Noir présente une usure lustrée à un endroit particulier du gisant (dont le réalisme au niveau du pantalon marqué par un relief peut surprendre).
Là c’est le résultat de la croyance que toucher cette zone confèrerait virilité et fertilité.
Personnellement je passe régulièrement arroser la jardinière de notre caveau familial, il y a beaucoup moins de visiteurs bien entendu, mais ceux qui y passent peuvent en savoir un peu plus sur les résidents de ce caveau.
Contexte du billet Un caveau au Père Lachaise
A l’occasion d’échanges sur Twitter au sujet d’ancêtres décorés de la Légion d’Honneur, je me suis rendu compte que si la photo du monument précise un certain nombre de choses (en l’occurrence celles que j’ai décidé d’y faire figurer), la mémoire de ce qui a conduit à ce monument disparaîtra avec moi.
Dans le billet Fin des travaux partagé en avril 2012 d'où est issu le montage photo ci dessus, on découvre des vues du monument avec un petit rappel de l’ancien monument et un détail au sujet de la jardinière qualifiée « amovible ».
L’ancien monument est maintenant disparu : je profite de ce billet pour décrire son historique, le pourquoi de son remplacement et les éléments qui ont conduit à la solution actuelle.
Je partage ceci pour la mémoire familiale, il y a peu de chances qu’un historien vienne travailler sur le sujet (bien que les mentions au sujet de mon épouse aient généré une page à la rubrique Femme de Lettres , site dont j’ignore l’historique !)
La genèse de la concession.
Mon père était militaire de carrière et a beaucoup voyagé. Je suis le dernier né d’une famille dont les lieux de naissance sont assez dispersés, Espagne, Indochine et enfin Paris, le bon dernier est né dans le 20ème, dans une rue pas loin du cimetière.
Si on cherche la date de la sépulture, c’est au dos du monument : concession perpétuelle accordée le 30 mars 1954 (à noter que c'est perpétuel à condition d’entretenir la sépulture).
Compte tenu de l’état d’abandon apparent du monument, en novembre 2000 j’étais passé à l’administration avec le livret de famille de mes parents (utile de l’avoir dans certaines situations) pour leur laisser mes coordonnées et avoir le sésame de la liste des ayants droit, liste que j’ai dupliquée pour l’envoyer à mes frères et sœurs (c’est ce document que j’ai présenté aux pompes funèbres cf. le billet relatant la période 2011)
J’ai eu par la même occasion l’information que les places pouvaient être libérées en cas de nécessité, sauf la plus vieille car c'est un cercueil plombé et on ne peut pas y toucher.
Un cercueil plombé ?
Voilà donc la genèse de la concession.
Le premier occupant est le 3ème enfant de la famille, né à Caen et décédé au « Sud Vietnam » selon la mention de l’administration sur le livret de famille.
Lors de leur retour d’Indochine, mes parents ont ramené sa dépouille et pris une concession à cette occasion.
Pour le lieu retenu, j’ai découvert par hasard une entrée sur le côté du cimetière donnant presque directement sur la rue où je suis né…
Revenons au monument : simple, conforme à ce qui se faisait à l’époque, je l’ai appris en 2011, avec pour seules mentions
Sur le devant de la tombe un grand
CHATEL – MARDESIC
et sur le côté l’hommage au grand père
A la mémoire de Henri CHATEL
Inhumé à Shanghaï 1885-1945
Et l’identité du fils :
Alexandre CHATEL
4/12/1950 – 4/03/1952
Manifestement mes parents partageaient mon exigence de dates précises, mais si le caveau a bien 8 places, pour trouver où graver tous les noms des résidents ça allait devenir rapidement compliqué.
Les enterrements suivants en 67 (mon père puis ma mère la même année) puis en 83 (mon frère ainé) n’ont pas fait l’objet de gravures spécifiques : d’ailleurs pour mon frère il y a eu une plaque de marbre ajoutée au bas de la chape mais cette dernière a fini par se briser puis disparaître… donc plus de mention quant à sa présence.
Hazard des visites, de la famille espagnole était venue voir la tombe, mon beau-frère constatant l’état est revenu enlever la mousse et m’a demandé si je pouvais aller remplir la jardinière de gravier… le niveau s’était effondré !
Pas de soucis, mais en allant acheter un sac de gravier je me suis rendu compte que ça allait être compliqué de le porter depuis la rue (où j’aurais une place) jusqu’à la tombe.
La veille je suis passé chez le droguiste acheter un chariot, je l’ai toujours !
Quand je regarde la date de la photo je me rends compte que j’y étais allé le jours de l’anniversaire de mon épouse, hospitalisée ce jour-là, donc crochet au Père Lachaise avant de passer à St Louis en auto…
Quelques mois plus tard, décès de mon épouse.
Dilemme quand il a fallu l’enterrer.
Le choix du lieu était évident, elle avait intégré la famille et c’était une concession perpétuelle (ce qui était devenu rare en 2011).
Donc enterrement dans la tombe qui venait d’être nettoyée quelques mois plus tôt. Pour le gravier on aurait pu éviter, la jardinière a trouvé son utilité !
Mais au niveau du monument qu’inscrire ? Même si ça ne pressait pas, il fallait que je m’en occupe.
Ajouter le nom de mon épouse et abandonner les autres ?
L’idée d’un nouveau monument.
J’ai essayé de trouver de la place puis ai documenté l’ajout d’une stèle avec le marbrier conseillé par les Pompes Funèbres..
C’est là que j’ai découvert que non seulement c’était impossible mais qu’en plus ce que je pensais être de la pierre (avec sa gravure qui s’effritait et devenait illisible ?) était en en fin de compte du moulage, la solution bon marché de l’époque.
Et 50 ans plus tard il y avait de fortes chances que le couvercle se casse.
C’est devenu beaucoup plus simple, possibilité de refaire le monument avec cette fois de la vraie pierre et assez de place pour nommer et dater les résidents.
J’ai fait reproduire les textes initiaux, au détail près de la « mise en facteur » du nom CHATEL grâce à la mention FAMILLE CHATEL au sommet de la stèle.
Au passage vous noterez que cette mise en facteur prend moins de place pour chaque occupant, par exemple :
Paricia née BATTESTI
VS
Patricia Battesti épouse CHATEL
(sans évoquer du coût de la gravure qui est facturée par caractère !)
Bon après on a le droit de donner des éléments d’information sur la vie des personnes.
Un père militaire décoré, ça mérite un peu de recherches.
Quand j’ai préparé le projet en 2011 (plan détaillé des inscriptions) qu’il a fallu défendre auprès du marbrier qui voulait appliquer ses règles habituelles (en plus de celles de l’architecte des monuments historiques qui interdisait le marbre lisse, une vraie galère à nettoyer cette pierre bouchardée) j’ai fait quelques recherches et trouvé des sites intéressants.
Par exemple la liste des décorés de la Légion d’Honneur qui est accessible sur le site de la grande chancellerie
La liste des FFL est également accessible (en 2011 c’était un fichier Excel, depuis c’est une base sur la toile...
Les bases sont même mises à jour, j’y ai trouvé d’autres dates de décoration de mon père…
Bon, après on ajoute les mentions FFL avec la date d'engagement et la médaille la plus importante, une gravure de cette dernière est préférable car on ne peut pas la voler !
Bosser sur le sujet m’a pris du temps à l’époque : ça m’a surtout aidé à penser à autre chose à une période où j’avais du mal avec mon deuil récent (*).
En résumé, textes, photos, tout était prédisposé dans un fichier PowerPoint transmis au marbrier au format PDF… après il y a eu la validation du tracé sur les pièces du monument chez le marbrier avant gravure définitive.
Conclusion ?
En conclusion, j’ai tourné la page « cimetière » il y a 14 ans avec le remplacement du monument.
Depuis je continue mes visites hebdomadaires avec à chaque fois 3 photos prises du même endroit (jardinière vue de dessus, tombe vue de face et selfie en respectant la direction), ceci en vue d’un grand Time Lapse dont je reporte sans arrêt la compilation : 3*50 photos par an avec des appareils qui changent tous les 2 ans (nouvelle résolution d’image et nouvelle focale), une application même pas capable de compiler automatiquement les photos en une vidéo en respectant les dates, en résumé plein de mauvaises raisons pour reporter cette dernière contribution que j’avais en tête.
La sortie du film La guerre De Gaulle et l’échange sur Twitter m’ont rappelé que mon père avait un passé glorieux et ça je l’avais oublié.
Disparu trop tôt il n’a pas pu me transmettre son histoire, si à mon tour je ne rédige pas les fragments d’histoire que je connais ça disparaîtra à jamais.
En 2011-2012 j’ai commencé indirectement à transcrire un morceau de l’héritage, l’actualité m’en a fait prendre conscience et étant en phase de capitalisation de mes Threads, vous pourrez noter que ce billet aura été rédigé directement !
Rédigé par par Louis CHATEL le 5 juin 2026
(*) Pour l’anecdote c’est à cette même période que j’ai demandé toutes mes médailles du travail (je n’en avais demandé aucune), du moins les diplômes. Faire les dossiers ça occupe aussi l’esprit et accessoirement l’employeur donnait une prime pour chaque médaille. J’ai pris les primes et décliné les cérémonies proposées, il ne fallait quand même pas exagérer !





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