samedi 14 mai 2016

Michel Cazin

La première fois que j’ai rencontré Michel CAZIN en face à face ce maître de la mécanique, c’était il y a longtemps dans les salles du CNAM, le Conservatoire National des Arts et Métiers à Paris.
- Vous venez d’où ?
- de l’IUT de Villeurbanne,
- ah ! De la rue de France ? Vous venez de chez Gallet !
Voilà de mémoire les quelques mots qui allaient me démontrer que le monde est manifestement petit.
Surtout pour les personnes qui ont marqué de leur emprise leur fond de commerce : dans le monde de l’enseignement, c’est comme partout, il y a des noms qui font des réputations.
J’avais quitté quelques années auparavant cet IUT où je pensais avoir étudié et compris non seulement la mécanique mais surtout la résistance des matériaux... Et là je tombais sur quelqu’un qui allait m’inculquer la rigueur dans la formulation et me faire tout oublier du premier contact.
Au lycée j’avais une prof de physique qui m’avait donné goût à la mécanique mais aussi à l’électricité.
Mon seul soucis avec elle, ce fut ses deux grossesses. La remplaçante lors de son premier congé avait su me rendre physique et chimie complètement abscons. Il a fallu que je récupère ma prof en titre pour renouer avec les bonnes notes (comme quoi il n’y a pas que l’élève en cause dans les résultats).
En terminale, ça a été pour la fin d’année... elle est juste revenue pour remplir les dossiers  pour les classes préparatoires.
Cette année là, je me sentais comme un poisson dans l’eau au milieu de tous ces problèmes : j’avais la physique dans le sang. Au bac blanc, j’avais fini avant tout le monde...
Si elle ne m’a pas présenté au concours général, c’est justement parce qu’elle n’allait pas pouvoir assurer la préparation au dit concours.
C’était un très bon professeur, agrégée issu de la faculté et si elle lit ces lignes je tiens à la remercier de son enseignement.

La vie m’a conduit à faire d’autres choix et j’ai commencé à travailler plus jeune que prévu.

J’ai repris les études en cours du soir quelques années plus tard.
La mécanique, j’y suis tombé par accident, j’espérais faire de l’électronique et me voilà 30 ans après à faire tout autre chose... mis à part quelques conseils donnés par ci et par là à des jeunes en mal de promotion et fréquentant à leur tour le CNAM.

Revenons au fil de l’histoire.

Un patron d’IUT qui à la force de son seul bras (l’autre il l’avait perdu, selon la rumeur, dans une grande bataille de chars... et il aurait même épousé l’infirmière qui l’avait soigné) a su hisser un centre de formation professionnelle en Institut Universitaire et, compte tenu de ses relations, mis en place un des plus beaux centres de formation aux techniques d’usinage (toujours selon la rumeur, il raflait toutes les subventions et taxes... et laissait des miettes à l’INSA voisine).
Venant de cet établissement, j’avais un potentiel pour poursuivre des études en utilisant son réseau. J’ai commencé ma carrière professionnelle hors de son emprise (si j’étais resté sur Lyon, ce serait une autre histoire), le futur allait me prouver qu’on ne reste jamais bien loin de ses attaches !
Pourquoi je vous raconte tout ça ? En terminant le livre de Pennac, chagrin d'école, j’ai fait un petit retour sur ceux que j’ai eu l’occasion de croiser dans mon parcours. Michel Cazin en fait partie.

J’ai fait un beau parcours avec lui et ce jusqu’au diplôme d’ingénieur.

Lors de la soutenance de mon mémoire de fin d’études, après la présentation j’étais là à questionner “mais qui est donc celui qui a son portrait affiché dans le bureau au rez de chaussée ?”
Honte à moi : je n’avais pas reconnu le portrait de Louis de Broglie qui venait de léguer au CNAM son bureau et l’ensemble de sa correspondance avec A. Einstein.
Je pensais bien connaître mon prof de mécanique... Je supposais que sa passion c’était le musée, j’ai découvert dernièrement qu’il a oeuvré pour l’institut Louis de Broglie.
Ce dernier contact, c’est le moteur de recherche qui me l’a renvoyé brutalement.
J’étais surpris de ne pas voir le nom de Michel Cazin dans l’organigramme du musée. Je savais qu’il avait pris sa retraite, mais de là à laisser tomber le musée, j’avais du mal à suivre.
En recherchant son nom sur la toile (merci Google), je suis tombé sur le discours prononcé en hommage à Michel Cazin, apprenant par la même occasion son décès.

On vieillit, on recherche par moments à renouer avec son passé et on s’aperçoit que c’est trop tard...
Quel souvenir ai-je de nos rencontres ?

Je vous ai donné en introduction à cet article notre premier entretien.
Je vous ferai grâce de nos échanges sur le plan purement scolaire (et il y en a eu quelques uns d’intéressants), mais vais plutôt vous raconter une opportunité qui m’a donné de bons souvenirs.
Un jour, en début de cours du soir en dernière année (on commence à plus de cent cinquante dans un amphithéâtre un peu bondé la première année du second cycle et on termine trois ans plus tard à une quinzaine dans une petite classe),  il nous a interpellés à la recherche de volontaires pour encadrer les travaux dirigés de premier et second cycle.
Faute de candidats, ça a été : “ M. CHATEL... vous allez bien vous en charger ?” ou quelque chose du genre.
C’est le motif pour lequel j’ai dans mes feuilles de paye des traces de cette époque. Salarié par l’éducation nationale !
L’expérience a été enrichissante, se retrouver face à un public qui attendait peut-être autre chose que ce que je venais dispenser.
Une anecdote à ce sujet... J’étais là un jeudi soir avec un sujet sur lequel faire travailler les courageux de l’époque.
Chargé de TD, je n’avais que le sujet des exercices à traiter et bien entendu, je n’avais ni accès aux sujets des contrôles ni à ceux des examens. Donc libre à moi de répondre aux questions qui m’étaient posées.
En début de séance :
- je n’ai pas compris quelque chose lors du dernier cours... se lance un étudiant manifestement embarrassé.
Répondant à la question, je me retrouve à développer au tableau un exemple pour essayer d’illustrer mon propos. D’ailleurs ça prend tout le tableau, la question était passionnante.
A la fin de la démonstration, je me retourne pour vérifier que j’ai bien été compris et par la même occasion je voit dans le hublot de la porte d’entrée de la salle la tête de Michel Cazin, venu faire un tour pour voir si tout allait bien. Il avait manifestement suivi la démonstration et n’avait rien trouvé à redire !
Je n’ai pas eu de remarques suite à cette réponse improvisée, juste celle d’un étudiant qui la semaine suivante m’a remercié dans la mesure où j’avais le jeudi soir donné les clés du contrôle du samedi suivant...
Ainsi va la vie, j’avais répondu de bon coeur à cette question qui justement est l’une des moins faciles à appréhender pour un non initié : accroché à une courbe gauche (donc avec une orientation donnée par le trièdre de Frenet) avec comme seul paramètre de position l'abscisse curviligne d’un point du solide sur la courbe, déterminer le taux de rotation du dit solide par rapport au référentiel !
Il n’y a pas d’angle dans ce problème, comment voulez-vous écrire un taux de rotation ?
A l’occasion il faudra que j’ouvre une catégorie mécanique... juste pour revenir à mes premières amours. Je pourrai y publier la solution à cette question, ce sera un bon début.

Un autre souvenir ? les premières séances de contrôles oraux (une nouveauté cette année là à la chaire de mécanique).
Un peu compliqué pour les salariés : pouvoir se libérer en semaine pendant les heures de travail n’est pas donné à tout le monde, mais d’un autre côté faire un parcours sans aucune évaluation par le patron de la chaire... ça ne simplifie pas le contact ni la confiance en soi.
Un exercice qui me semble simple, un exposé qui va de soi compte tenu de la simplicité de l’exercice, donc torché en trois lignes, et là la question qui tue :
- vous êtes certains de ce que vous avancez ?
Bon, petit retour sur le sujet, vérification de ce qui est écrit au tableau, on ne sait jamais, une erreur est si vite arrivée, mais jusqu’à preuve du contraire 1 et 1 ça fait toujours 2, alors je réponds au bout d’une petite minute :
- oui, je confirme !
Dans la vraie vie, celle de tous les jours, ce n’est pas toujours aussi simple que dans les équations.
Pour être certain, il faut avoir bien fait la part de l’alternative qui peut toujours se présenter. En mécanique, c’est plus simple : il y a forcément une réponse, de l'existence même du sujet. En décrivant le sujet, donc en lui attachant un modèle, on arrive toujours à la solution... le mouvement décrit est réel, il n’y a qu’à en trouver la bonne mise en équation. donc juste ne pas se tromper !
Je regarde le maître afin d’essayer de comprendre le pourquoi de sa question saugrenue (on a sa fierté quand même).
- c’était juste pour savoir, dit-il avec un grand sourire !

Que de pédagogie dans une si petite question... ne pas laisser partir un brillant disciple qui se laisserait désarçonner par une question aussi bête que celle qu’il venait de me poser.
J’ai à maintes reprises utilisé sa méthode, souvent mes interlocuteurs n’ont pas compris, ont dû penser que je déraillais... le principal a été de m’assurer qu’ils avaient confiance en eux, je leur aurais même expliqué, s’ils m’avaient questionné à ce sujet, qu’en ce temps là, j’avais un surveillant... pardon un professeur de mécanique qui me l’avait posée !
Je ne peux pas conclure cet article sans raconter mon premier entretien avec un de mes patrons.
Après un échange sur mon parcours au sein de la société, on en vient à parler de Michel Cazin... qu’il connaissait bien. Le monde est vraiment petit, il l’avait connu à l’époque où justement Michel Cazin avait hébergé les physiciens de l’institut, retour à Louis de Broglie  ! La boucle est bouclée.

Je savais que Michel Cazin avait commencé sa carrière comme secrétaire particulier de Louis de Broglie et qu’il avait ensuite pris un poste à l’école centrale avant de récupérer la chaire de mécanique au CNAM. Son maître l’avait lancé. Plus modestement, je pense que mon maître à moi m’a donné les bonnes bases pour aborder sereinement les difficultés de la vie.

En conclusion, la phrase d’accueil en amphi que j’ai mémorisée :
- Vous êtes ici pour apprendre, donc pour écouter. Quand vous saurez, vous pourrez à votre tour vous exprimer.
J’ai toujours gardé en mémoire ce principe. Ne pas parler de choses que je ne maîtrise pas (il aurait fait un mauvais politique le GL).

Savoir dire : Je ne sais pas ! Quelle preuve de maîtrise, surtout si derrière il y a la capacité  à s’approprier du sujet.

Michel Cazin
18 avril 1923 - 30 août 2003

Article initialement publié sur OB le 18/04/2008

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